Ainsi donc, voilà le nouveau leitmotiv en matière d'éducation, leitmotiv partagé par les deux favoris des sondages et chouchous des médias (sans aucune corrélation aucune), de droite comme de gauche : offrir aux parents la liberté de choix dans l'offre éducative qui leur est proposée. Et cette question se cristallise autour d'un thème la suppression pour l'un, l'assouplissement pour l'autre, de la carte scolaire.
Sur la forme, il est quand même assez étonnant que ce débat, qui ne concerne in fine, il est bon de le rappeler, qu'une minorité de parents (mais une minorité agissante, essentiellement classe moyenne supérieure), disons autour de 20%, prenne autant de place et justifie des mesures radicales telle la suppression de la dite carte scolaire, au profit quasi exclusif de cette même minorité (qui disposera effectivement seule des moyens économiques lui permettant de concrétiser cette pseudo liberté de choix). Comme le faisait remarquer mon ami Max lors d'une récente livraison d'Esprit public, c'est un peu comme si, sous prétexte qu'une minorité viole une règle (tiens par hasard consomme de la cocaïne), il fallait abolir la règle. A croire que cette minorité (dont nombre d'enseignants, ce qui n'est pas forcément à leur honneur sur ce coup là) ne supporte plus le sentiment de culpabilité qui doit l'envahir devant les subterfuges plus ou moins légaux qu'elle est contrainte de mettre en oeuvre pour contourner cette maudite carte scolaire et offrir enfin à sa progéniture chérie l'éducation qu'elle mérite.
Et cette focalisation du débat sur la carte scolaire a par ailleurs l'immense avantage d'évacuer à peu de frais le débat sur le pourquoi de cette situation, comme le souligne bien J.P. Brughelli dans sa dernière note, à savoir les questions pédagogiques. Comme bien souvent aujourd'hui, le politique traite les conséquences au lieu de s'attaquer aux causes et pense régler les problèmes en supprimant ce qui les révèlent.
Mais cette question de la carte scolaire et surtout le débat autour de la pseudo liberté de choix qu'il soulève montre à quel point il y a, me semble t-il, incompréhension autour de la finalité et de la fonction républicaine de l'école publique. Incompréhension ou négation, c'est selon.
Le billet, au demeurant fort intéressant et instructif, de notre ami communard (non décidément, en souvenir des véritables communards et des idéaux pour lesquels ils se battirent alors, je ne peux nous nommer communards) économiste Alexandre Delaigue sur econoclaste, m'offre l'occasion de m'inscrire en totale opposition avec l'approche économique (mais peut-on le lui reprocher) développée dans son analyse. Tout simplement parce que le présupposé de son raisonnement me dérange (doux euphémisme). Non, l'éducation n'est pas une brosse à dent. L'éducation n'est pas un bien de consommation courante. L'élève n'est pas un consommateur d'éducation et les parents ne font pas leur marché dans le grand bazar éducatif. Et c'est tant mieux.
Faut-il rappeler que l'éducation est obligatoire (nous parlons bien ici de la formation initiale). Et qu'elle est obligatoire non pas parce que les parents le veulent. Mais parce que la République a besoin de citoyens éclairés, et donc instruits, pour vivre. Telle est historiquement la mission dévolue à l'instruction publique laïque (il faudrait un peu plus souvent revenir, comme on dit au rugby, aux fondamentaux). au passage, le glissement de l'Instruction Publique à l'Education Nationale mériterait un billet à part entière. D'ailleurs, les hussards de la troisième République ont souvent du se battre pour scolariser les enfants, et convaincre les parents, qui trouvaient que leur progéniture était bien plus utile aux champs qu'en classe, de leur laisser leurs chères petites têtes blondes. Dans de nombreux pays sous-développés, cette bataille pour "arracher" les enfants à leurs parents, pour en faire des écoliers et non plus des "travailleurs", est encore à gagner. Ainsi, l'école, avant d'être un droit, est un devoir. Voilà qui devrait suffir à la distinguer d'un produit de consommation courante.
Mais ce n'est pas tout. L'école républicaine s'est donnée une seconde ambition, celle de l'égalité. Aujourd'hui, sous prétexte d'inégalités scolaires très localisées qui ne sont souvent que le reflet d'inégalités sociales profondes que l'école ne peut régler seule, on veut sacrifier l'égalité sur l'autel d'une pseudo liberté de choix. Alors, allons au bout de la logique. C'est ainsi très naturellement que déboulent dans la brèche ouverte, les questions de l'autonomie des établissements, du recrutement des professeurs par les chefs d'établissement, de l'évaluation des professeurs. Car la liberté de choix ne se justifie que si l'on peut choisir mieux. Quels sont les critères qui permettront au chef d'établissement de recruter les meilleurs enseignants? Car si l'évaluation des élèves est un sujet pédagogique à part entière, celle des enseignants l'est tout autant sinon plus encore. C'est quoi un bon enseignant? Celui qui atteint 95% de réussite au bac à Henri IV ou celui qui atteint 50% au brevet dans un collège de ZEP de banlieue avec 40 élèves et une quinzaine de nationalités d'origine des parents différentes? Et que fait-on des "mauvais" enseignants? On les met à la porte? Où on les regroupe dans des établissements de seconde zone? Qui bien évidemment seront choisis par des parents qui...n'auront pas le choix.
L'égalité de tous les citoyens devant l'école s'est effectivement sans doute traduite par un certain nivellement du niveau des établissements. C'est à dire qu'il y a peu de très bons établissements et de très mauvais mais une immense majorité d'établissements "moyens", dans lesquels on trouve côté à côté de "bons" enseignants et de "moins" bons. Sur toute une scolarité, il me semble relativement rare, sinon impossible de n'avoir que de "mauvais" profs. Bien sûr, nous avons tous en mémoire dans notre parcours tel ou tel prof dont on se demandait franchement ce qu'il faisait derrière son bureau. Mais est-ce qu'un seul prof ou même deux ou trois sur 15 années de scolarité suffit à expliquer un échec ou, à l'inverse une réussite scolaire? En matière éducative plus qu'ailleurs, l'expérience personnelle vient bien trop souvent parasiter le débat de fond. Elle façonne sinon déforme l'approche globale du problème. Et les exemples et anecdotes multipliés à l'infini ne valent que pour ceux qu'ils représentent, une expérience personnelle.
L'égalité voulue par l'école de la République, et que traduit le fait que les profs sont nommés dans un mouvement national garant d'une certaine homogénéité dans l'ensemble des établissements publics au niveau national, et non choisis par des chefs d'établissements - chefs d'entreprises, sur des critères d'excellence que j'attends toujours que l'on me précise, assure que tout élève, sur l'ensemble de sa scolarité, reçoit un enseignement à peu près identique où qu'il étudie sur le territoire (égalité renforcée par l'unicité des programmes scolaires).
Dernière tarte à la crème dans ce débat finalement profondément idéologique (comme toujours maquillé sous le vocable moderniste par excellence de pragmatique), la désormais traditionnelle référence à des modèles extérieurs, et en particulier sur les questions d'éducation, au fameux modèle finnois (comme il y a par ailleurs le tout aussi fameux modèle anglais quant à la question du traitement du chômage). Juste une question: quelle est l'hétérogénéité (ou plutôt dans ce cas l'homogénéité) sociale et culturelle des classes finlandaises? Si l'on veut comparer, encore faut-il le faire, comme on dit en économie, toutes choses égales par ailleurs, n'est-ce pas? Alors comparons les résultats des écoliers finlandais avec ceux d'écoles ou de collèges où les élèves sont une vingtaine par classe et où la composition socio-culturelle est comparable. Et on en reparle après.
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