Très chère électricité
On parle beaucoup du prix du pétrole et du gaz ces derniers temps. Mais, curieusement, à la veille du débat parlementaire sur le projet de loi relatif au secteur de l'énergie, qui contient, outre la privatisation de Gaz de France, la transposition des directives européennes pour l'ouverture totale du marché de l'électricité au 1 juillet 2007, on parle beaucoup moins de l'évolution du prix de l'électricité, et plus précisemment de l'évolution des prix sur le marché ouvert à la concurrence.
Et pour cause, cela ferait un peu mauvais effet. Car la fée électricité a eu la mauvaise idée de s'orienter fortement à la hausse ces derniers mois, provoquant d'ailleurs des réactions qui prêteraient à sourire si le sujet n'était pas si emblématique du carcan idéologique dans lequel la Commission Européenne et derrière elle le gouvernement actuel sont enfermés dès que l'on parle de libéralisation. Ainsi, on a entendu des chefs d'entreprises, qui quelques années auparavant, étaient montés au créneau pour réclamer la fin du monopole d'EDF, espérant bien, comme dans les télécoms, profiter largement de baisses de prix significatives, on a donc entendu, ces mêmes entrepreneurs, réclamer le retour à des prix régulés. Il faut dire qu'au lieu des baisses tant attendues, la hausse dépasse les 50%! Mauvaise surprise pour les thuriféraires de l'ouverture des marchés. Ce n'est pourtant pas faute de les avoir prévenus. Je me souviens de discussions animées à l'époque sur certains blogs plutôt libéraux, où je m'acharnais, sans succès, à tenter d'expliquer les spécificités de l'électricité, les enseignements que l'on pouvait déjà tirer d'autres pays ayant libéralisé leurs marchés. En vain.
Mais l'expérience de ces deux années ne découragent pourtant pas ni le gouvernement, ni même certaines têtes pensantes (?) libérales, tel l'inénarrable Pascal Salin, qui, en juin dernier dans les Echos, vantait encore le mérite de l'ouverture à la concurrence de ce qu'il appelait avec des guillemets, car le mot est sans doute trop douloureux à écrire pour lui, les services publics : "...on a découvert que les activités de réseau - souvent appelées « services publics » - pouvaient aussi être privatisées et que le consommateur bénéficiait ainsi de prix plus bas et de services meilleurs. On le constate aujourd'hui aussi bien dans les services de télécommunication que dans l'énergie ou le transport aérien.".
Il y a d'ailleurs, y compris chez M. Salin, une énorme confusion lorsque l'on parle de libéralisation, ou pire encore de dérégulation, des activités de réseau. En effet, l'ouverture à la concurrence des activités de réseau implique une régulation bien plus importante de l'ensemble des acteurs et surtout du détenteur du monopole dit naturel que dans la situation antérieure (offreur en monopole). On est là à mille lieux d'un marché libre. C'est au contraire, un marché très fortement contraint par toute une série de règles qui organise la concurrence entre les acteurs. On est, en caricaturant à peine, en régime de concurrence encadrée et totalement faussée si l'on peut dire. Il n'y a qu'à prendre l'exemple des télécoms. Et en particulier du réseau fixe, où il existe un monopole naturel sur l'accès à l'abonné, ce que l'on appelle la boucle locale. Pourquoi parle t-on de monopole naturel? Parce qu'on imagine assez aisément qu'il serait totalement inéconomique de dupliquer le réseau téléphonique de 34 millions de lignes de France Télécom. Cette notion de monopole naturel est évolutive. Il peut y avoir émergence de solutions techniques alternatives (par exemple des accès sans fil ou par téléphone mobile) qui permettent à des acteurs tiers de proposer un service équivalent au consommateur final sans utiliser cette ressource essentielle qu'est le réseau fixe. Ces notions sont à la base de toute la théorie économique de la régulation des industries de réseaux.
Sur ces marchés fortement régulés, les prix sont tout sauf libres. Y compris pour les nouveaux entrants. Il y a parfois régulation directe des prix de détails, ou régulation par les prix de gros, qui bornent alors le prix de détail. C'est typiquement le cas des télécoms. Si les prix ont baissé dans le secteur de la téléphonie ou de l'accès à Internet, ce n'est pas par la magie du marché mais par une régulation tarifaire forte du régulateur (en l'occurence l'ARCEP) sur l'accès par les opérateurs concurrents de France Telecom à la boucle locale. Et si les prix n'ont pas baissé tant que cela sur les mobiles, malgré trois opérateurs théoriquement en concurrence, c'est parce que justement, le régulateur s'est assez peu préoccupé du marché du mobile durant les six ou sept premières années de libéralisation du marché (c'est en train de changer).
Au contraire, sur le marché de l'électricité, les acteurs ont mis en place des marchés boursiers électriques (PowerNext en France) et ont laissé "jouer" le marché. Avec le succès que l'on voit aujourd'hui.
Reste à savoir si un marché ouvert mais très fortement régulé est plus efficient pour le consommateur qu'un marché en monopole public sur des secteurs naturellement monopolistiques comme les industries de réseau (bien évidemment, quitte à avoir un monopole, je préfère qu'il soit public plutôt que privé). Il serait intéressant d'étudier plus avant la question, au-delà de toute idéologie.








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