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28/02/2006

Breton, tu me prends pour un con

Que les bretons ne s'offusquent pas de ce titre, je ne parle pas ici de nos amis aux chapeaux ronds mais bien de notre ministre des finances, Thierry Breton, et de la fusion-absorption comme on dit annoncée avec une précipitation suspecte entre GDF et Suez. Il n'est certes pas le seul, puisque c'est ici tout le gouvernement qui prend les français dans leur ensemble et les salariés de GDF en particulier pour des cons, mais il le fait avec une telle assurance, et toujours avec le sourire, qu'il pourrait incarner à lui seul ce mépris que semblent avoir nos politiques pour leurs concitoyens.

Outre le fait que cette opération signe clairement, minorité de blocage ou pas, la privatisation de GDF, qui semble avoir été décidée comme ça, sur un coin de table, un samedi après-midi ou un vendredi soir un peu trop arrosé, sans aucun débat public sur une question que même notre premier ministre considère pourtant comme stratégique et qui semble motiver cette opération de sauvetage précipitée, l'indépendance énergétique;

Outre le fait que cette opération conduit à revenir sur la promesse faite par un certain Nicolas Sarkozy, alors prédécesseur du fameux Breton, au moment de l'ouverture du capital de GDF, en mai 2004, et concrétisée par la loi du 9 août 2004 qui stipulait que la part de l'Etat ne pouvait pas descendre sous les 70% dans GDF et EDF;

Outre le fait que, drôle de renversement des valeurs, c'est un gouvernement de droite qui, au nom du patriotisme économique, envoie au secours d'une entreprise privée une entreprise publique (et dire qu'il y a quelques années, un certain Lionel J. avouait presque honteusement qu'en matière économique, le politique ne pouvait plus grand chose);

Outre le fait que, à l'inverse du discours politique tenu, dans les faits, c'est bien Suez qui va absorber GDF, compte-tenu des parités retenues afin de garantir à l'Etat de garder au moins 34% de participation dans le nouveau groupe ainsi constitué (Suez devant in fine peser environ 60% du nouvel ensemble et son actuel PDG devant logiquement prendre les commandes du nouveau-né), et qu'il est donc un peu osé de parler de nationalisation (j'ai déjà eu l'occasion d'exprimer ici ou là qu'à partir du moment où du capital privé entre dans une entreprise publique, ne fusse qu'à hauteur de 20%, cette dernière est obligée de se comporter comme une entreprise privée dans sa gestion quotidienne, et c'est bien d'ailleurs l'un des buts souvent inavoués, comme l'illustre à merveille l'histoire récente de France Télécom à partir de 1997);

Outre le fait que l'on a délibéremment interdit à deux entreprises qui affichaient pourtant des synergies évidentes, une culture commune, des entités communes, une histoire commune, de fusionner pour créer un véritable groupe multiénergies mondial, je parle bien évidemment d'EDF et de GDF (il existe même une entité EDF-GDF Distribution qui ne comporte rien moins que 60 000 salariés et dont on se demande bien ce qu'elle va maintenant devenir) et que l'on nous explique maintenant tout le bien qu'il faut penser de ce nouvel attelage que l'on nous propose;

Outre le fait que le gouvernement va donc maintenant devoir gérer non pas un mais deux champions nationaux avec des participations publiques importantes qui vont être en concurrence frontale, ce qui n'est pas loin de friser l'absurdité;

Outre donc tous ces points sus-cités, le fait que Suez est historiquement issue de la fusion de La Compagnie de Suez et de La Lyonnaise des Eaux, et que cette dernière a été pendant des années un des grands mécènes désintéressés de la vie politique française n'a bien sûr rien à voir avec l'empressement de nos politiques à venir au secours du groupe de Gérard Mestrallet. Il eût peut être été désagréable de voir certains vieux dossiers trainant dans de vieux tiroirs tomber dans des mains étrangères...

Décidemment, ce gouvernement me prend pour un con.

24/02/2006

La mort d'Ilan est-elle plus monstrueuse que la mort de Krysztoff?

Ilan Halimi a été séquestré, torturé pendant trois longues semaines dans une cave et finalement poignardé de quatre coups de couteau à la gorge et abandonné agonisant. Attenter ainsi à la vie d'un être humain devrait suffire à qualifier ces actes de monstrueux, et leurs auteurs de Barbares, qualificatif dont d'ailleurs, dans un éclair de lucidité au milieu d'un ciel noir de connerie humaine, ils s'étaient eux-mêmes affublés.

Alors pourquoi cette question en titre de cette note? Parce que les réactions publiques, médiatiques et politiques autour de ce drame m'effraient et m'inquiètent tout à la fois. En effet, cette focalisation extrême sur l'appartenance communautaire de la victime et le présumé fondement antisémite des motivations de ces actes monstrueux semble donner un caractère supérieur au crime. Supérieur dans l'horreur comme supérieur dans la "valeur". Ainsi donc, moi, Krysztoff, qui ne suit ni juif, ni musulman, ni même catholique, ni noir, ni arabe, ni gay, ni très pauvre ni très riche, en un mot, qui ne revendique aucune appartenance communautaire sinon celle de l'humanité, si j'avais subi le même traitement, le crime en aurait-il été pour autant moins monstrueux? C'est bien la question qui me vient à l'esprit aujourd'hui. Comme si la séquestration, la torture, la mort et l'abandon d'un homme agonisant, d'un homme tout simplement, peu importe qu'il fut juif, noir, gay ou que sais-je encore, ne suffisait pas pour s'indigner. Comme si le fait de s'en prendre ici à un homme juif ajoutait de l'horreur à l'horreur. Ainsi donc toutes les morts d'homme ne se valent pas? Tous les crimes ne sont donc pas aussi monstrueux les uns que les autres?

Et ce gendarme tué à Saint-Martin par des motards en furie et laissé agonisant sur la chaussée? N'est-ce pas aussi monstrueux? En avez-vous entendu parler autant que celle d'Ilan? Maudite concurrence des victimes. Maudite indignation sélective.

Le communautarisme gagne du terrain à pas de géant à mesure que la communauté humaine se disloque en groupes identitaires. L'universalisme regresse. L'enfermement dans des identités communautaires nous prépare des lendemains d'affrontement et de ressentiment.

La mort d'Ilan m'horrifie et m'indigne parce qu'il était Homme, tout simplement Homme.

Add 01/03 - Edito de Jean-François Kahn dans Marianne de cette semaine "... cet acte ne concerne pas, même au premier chef, la seule communauté dont la victime est issue, mais le pays tout entier, l'humanité tout entière réunie, au-delà d'un ethnicisme débilitant et régressif, dans un même refus de ce retour à la barbarie tribale."