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02/06/2005

La laïcité, une exception française?

La laïcité, une exception française ? Voilà une question qui revient périodiquement sur la table, souvent d’ailleurs apportée au débat par des adversaires affichés ou des partisans d’une laïcité ouverte, rénovée, ré-actualisée, plurielle, enfin d’une redéfinition de la laïcité en prétextant du caractère prétendument singulier d’une éventuelle conception ou acceptation franco-française de ce terme.

Et question qui a été soulevée récemment à nouveau lors des débats autour du texte du Traité Constitutionnel Européen, en France mais aussi par certains intervenants européens. « Notre » laïcité ne serait ainsi pas « euro-compatible ».

Donc en quoi la situation française présenterait-elle une singularité quant au concept de laïcité ? Avant même d’étudier plus avant cette question, il n’est peut-être pas inutile de vous indiquer quel sens je mets derrière ce terme. Je vais reprendre pour cela une définition proposée par Henri Pena-Ruiz dans un ouvrage au titre particulièrement évocateur « Qu’est-ce que la laïcité ? », définition que je fais mienne sans aucune restriction :

Lacit« La laïcité est l’affirmation simultanée de trois valeurs qui sont aussi des principes d’organisation politique : la liberté de conscience fondée sur l’autonomie de la personne et de sa sphère privée, la pleine égalité des citoyens (et en cela des athées, des agnostiques et des divers croyants), et le souci d’universalité de la sphère publique, la loi commune ne devant promouvoir que ce qui est d’intérêt commun à tous. »

Cette définition est riche, dense, complexe, et pourrait constituer un programme politique en soi. C'est une définition qui va bien au-delà de la simple séparation juridique des Eglises et de l'Etat. Elle donne ainsi un droit à tout citoyen, celui de la liberté absolue de conscience, principe plus large et englobant la liberté religieuse. Elle protège ainsi le citoyen de toute "religion d'Etat" et assure donc la stricte égalité de tous les citoyens en ne reconnaissant aucune croyance particulière. Mais elle impose également un devoir  tant au citoyen qu'aux Eglises, celui de la neutralité de la sphère publique. La spiritualité devient affaire privée et se détache du temporel. Ce n'est pas une négation, c'est un retour au source ("Rendons à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu"). C’est surtout un idéal de vie commune, et en ce sens, il n’est jamais totalement et pleinement concrétisé. Ce qui, au passage, n’est peut-être pas plus mal car l’histoire nous a appris qu’il ne faisait pas toujours bon de concrétiser certains de nos idéaux : « La voie du bonheur est dans le cheminement vers l’idéal, non dans sa réalisation » aurait certainement pu dire Lao Tseu ! Je crois d’ailleurs, en fait j’en suis sûr pour l’avoir vérifié, qu’il a dit : « le but n’est pas le but, c’est la voie ».

La laïcité est donc un idéal, un idéal universaliste. Nous avons là une première réponse : comment un idéal universel pourrait être singulier à un pays ? La laïcité en tant qu’idéal universaliste d’organisation de la Cité, de l’espace public du débat, rejoint en ce sens les idéaux universalistes des Droits de l’Homme. Irait-on soutenir que les Droits de l'Homme sont une exception française, ou même occidentale?

Le concept de laïcité, et celui inséparable de liberté de conscience, n’a donc rien de spécifiquement et d’exclusivement français. Il a d’ailleurs été pensé également ailleurs, en d’autres temps, et par des hommes d’autres pays, d’autres cultures.

Mais la laïcité désigne également le dispositif juridique qui tout à la fois se fonde sur cet idéal universaliste et le réalise. Si exception, ou du moins singularité, française il y a, elle peut sans doute se comprendre non dans le concept mais dans sa mise en application concrète et juridique, dans sa transposition dans le droit.

En France, cette application, c’est la loi de séparation des Eglises et de l’Etat de 1905, avec toutes les imperfections qu’elle contient, avec toutes les dérives qu’elle a connu depuis, avec une accélération ces quinze dernières années. Ce qui montre bien d’ailleurs l’écart entre l’idéal et sa concrétisation. Et ce qui montre également que la laïcité de l'espace public n'est jamais acquise, qu'elle est à défendre en permanence contre les tentatives des Eglises de se réapproprier la sphère publique. C'est en ce sens qu'il faut comprendre les débats en France sur l'article I-52 du TCE. Et c'est également en ce sens que je notais il y a quelques semaines sur Publius que la construction européenne et la Constitution que l'on nous proposait n'étaient pas d'essence laïque.

Et ailleurs en Europe ? Je me restreins volontairement et consciemment à l’Europe, le débat portant souvent sur la singularité française en Europe sur ce point.

La laïcité entendue comme séparation stricte semble de mieux en mieux reconnue un peu partout en Europe, ou du moins, les débats sont de plus en plus vifs autour de cette notion, preuve que l’idée fait son chemin.

En Allemagne, « l’affaire » des crucifix dans les salles de classe ou du voile portée par une enseignante musulmane d’origine afghane dans le Land du Bade-Wurtemberg prouve que ce sujet est porté de plus en plus sur la place publique et que la place de la religion dans la sphère publique y est là-bas aussi de plus en plus contestée. Même si on a pu entendre Mme Angela Merket, leader de la CDU et peut-être future chancelier, déclarer que « ce processus pourrait aboutir à une séparation exagérée de l’Etat et de l’Eglise ». Je vous laisse juger d’un concept de séparation exagérée.

En Espagne, des associations laïques comme la Fundacion Cives, Europa Laica ou encore Alpima, trouvent une oreille de plus en plus attentive au sein d’une opinion publique par ailleurs en voie de décléricalisation rapide (voir par exemple les évolutions sociétales plus radicales qu’en France). Par ailleurs, la Constitution de 1978 proclame qu’il n’y a pas de religion d’Etat.

La Suède a prononcé récemment la séparation de l’Etat et de l’Eglise luthérienne.

En Belgique, le Centre d’action laïque poursuit toujours son but de séparation institutionnelle de l’Etat et des Eglises dans une société pourtant profondément marquée par une organisation communautariste.

Aux Pays-Bas, c’est le concept de tolérance qui prédomine mais la crise latente que semble connaître la société batave avec la montée de populistes xénophobes pourrait éclairer là aussi sur les limites d’un tel système fondé sur la seule notion de tolérance.

En Italie, un juge saisi par un parent d’élève musulman avait ordonné fin 2003 de décrocher un crucifix présent dans une classe d’école. Le crucifix est resté et l’école s’orne désormais d’un autre, bien plus imposant, cadeau d’un couvent voisin !

En Grèce même, état européen régulièrement condamné par le Cour Européenne des Droits de l’Homme pour atteinte au principe de liberté de conscience, la mention de la religion sur la carte d’identité nationale a été supprimée, premier pas, timide pour certains mais symbolique, d’un affranchissement par rapport au poids de l’Eglise orthodoxe, intimement liée à l’identité nationale grecque.

Bien évidemment, restent les cas de la Pologne ou encore de l’Irlande. Mais là encore, le temps et l’uniformisation culturelle, en particulier par les droits des femmes fera son œuvre. Ce qui ne doit pas nous empêcher, nous laïques de tous les pays, de mener le combat partout en Europe pour accélérer la course du temps. Après tout, qu’est ce que cent ans à l’échelle de l’histoire de l’humanité ? Mais à condition que les institutions, en particulier européennes, le permettent !

Un argument souvent entendu par rapport à cette pseudo exception française est que, finalement, nos voisins et en particulier les plus proches, allemands ou anglais par exemple, semblent vivre sans aucun problème particulier sans cette laïcité à laquelle nous semblons tant tenir. Tout d’abord cela reste à démontrer. Je ne suis pas certain que les tensions communautaires soient inexistantes en Grande-Bretagne, ni que les athées ou agnostiques allemands ne vivent pas comme une atteinte à leur liberté de conscience la présence de crucifix dans les salles de classe de certains lands. Par ailleurs, est-ce que, sous le prétexte que, finalement, la monarchie parlementaire anglaise permet a priori le développement d’une société aussi avancée et démocratique que la notre, on doit abandonner l’idée qu’une République de citoyens égaux en droits n’est pas préférable à une Monarchie ?

Un fait ne démontre rien contre le droit. Et la solitude n’est en rien un signe d’erreur ou d’injustice. Le 26 août 1789, la France était bien seule à proclamer les droits de l’homme et du citoyen. Avions-nous tort alors ? Le 10 décembre 1948, le monde entier les adoptait. Avions-nous tort en 1905 ? Avons-nous tort aujourd’hui, soit disant seuls laïques au milieu de tous ?

01/06/2005

Le retour

Après un long trop long silence, en raison d'un manque chronique de temps, mes efforts rédactionnels ayant été absorbé par Publius ces derniers mois, je vais tenter de remettre en route cet espace de réflexion. A venir très prochainement une note sur la laïcité.