L'anglais, novlangue du 21ème siècle mondialisé
" - C'est une belle chose la destruction des mots. Naturellement, c'est dans les verbes et les adjectifs qu'il y a le plus de déchets, mais il y a des centaines de noms dont on peut aussi se débarasser. Pas seulement les synomymes, il y a aussi les antonymes. Après tout, quelle raison d'exister y a-t-il pour un mot qui n'est que le contraire d'un autre? Les mots portent en eux-mêmes leur contraire. Prenez "bon" par exemple. Si vous avez un mot comme "bon", quelle nécessité y a-t-il à avoir un mot comme "mauvais"? "Inbon" fera tout aussi bien, mieux même, parce qu'il est l'opposé exact de bon, ce que n'est pas l'autre mot. Et si l'on désire un mot plus fort que "bon", quel sens y a-t-il à avoir toute une chaîne de mots vagues et inutiles comme "excellent", "splendide" et tout le reste? "Plusbon" englobe le sens de tous ces mots, et, si l'on veut un mot encore plus fort, il y a "double-plusbon". Naturellement, nous employons déjà ces formes, mais dans la version définitive du novlangue, il n'y aura plus rien d'autre. En résumé, la notion complète du bon et du mauvais sera couverte par six mots seulement, en réalité par un seul mot. Voyez-vous Winston, l'originalité de cela? Naturellement, ajouta-t-il après coup, l'idée vient de Big Brother."
Et bien voyez vous, je pense que l'anglais est en passe de devenir le novlangue de notre siècle mondialisé, langue universelle appauvrie par sa dilution dans un charabia limité, parlé par une majorité de plus en plus grande de nos semblables.
Cette réflexion m'est venue à l'esprit en regardant mon CV récemment. A la rubrique Langues étrangères, j'avais mis, comme sans doute une grande partie des diplômés de l'enseignement supérieur, "Anglais courant". D'autres vont même jusqu'à "Anglais bilingue", si d'aventure, ils ont passé quelques mois outre-Manche ou mieux encore outre-Atlantique. Tout cela n'est qu'une vaste supercherie. Maîtriser une langue étrangère suppose bien plus que simplement être capable de suivre bon an mal an la livraison annuelle de Woody Allen en V.O. ou intervenir dans un anglais de cours élémentaire dans une conférence ou encore de "débattre" avec des interlocuteurs étrangers qui possèdent peu ou prou la même richesse lexicale dans la langue de Shakespeare que vous, c'est à dire environ 500 mots. On me rétorquera que c'est tout simplement que je ne suis pas "bon" en anglais. Mais ne vous inquiétez pas, il est de moins en moins nécessaire d'être bon en anglais pour communiquer dans un monde aujourd'hui où, pour la majorité des personnes qui le parlent, l'anglais n'est pas la langue maternelle. L'anglais utilitariste, l'anglais mondialiste a pour seule utilité de communiquer, pas d'argumenter, pas de créer, pas de réfléchir.
Le "citoyen du monde" parle un anglais dégénéré, sorte d'esperanto moderne, qui lui permet de faire illusion dans le monde global. L'anglais reste une langue riche, complexe, subtile. Mais la langue du monde des affaires, du monde du tourisme, du monde des médias et de l'entertainment (ou du tititainment pour reprendre un concept cher à Christopher Lasch), l'anglais de nos élites mondialisées ressemble de plus en plus au novlangue décrit par Orwell. Avec toutes les conséquences en termes d'appauvrissement du débat, en particulier du débat démocratique, citoyen. Voilà la première force de la mondialisation: priver les peuples de leur langue, leur fournir une langue de substitution, appauvrie, pour atténuer leur pensée.
Et il peut être alors intéressant de relier ce phénomène à l'appauvrissement concomittant des capacités linguistiques de nos lycéens, cette fois-ci dans leur langue maternelle, le français. Comme le note le collectif "Sauver les lettres" qui s'est livré à l'expérience édifiante de donner la dictée du brevet des collèges de 1999 à des élèves de seconde d'aujourd'hui. 1999, rien que 5 années en arrière. Et pourtant, le constat est sans appel. Je cite :"Le constat est effrayant : en 2004, une grosse majorité (56,40 %) des élèves qui entrent en seconde générale et technologique a une orthographe si faible qu’elle aurait été sanctionnée par un 0/20 au brevet des collèges jusqu’en 1999." Pendant ce temps, on incite nos chères petites têtes blondes à apprendre dès la maternelle le novlangue de notre siècle nouveau et mondialisé, l'anglais.
Alors, laissons Orwell conclure:
"- Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée? A la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n'y aura plus les mots pour l'exprimer. Tous les concepts nécessaires seront exprimés chacun exactement par un seul mot dont le sens sera rigoureusement délimité. Toutes les significations subsidiaires seront supprimés et oubliés. Déjà, dans la onzième édition, nous ne sommes pas loin de ce résultat. Mais le processus continuera encore longtemps après que vous et moi nous serons morts. Chaque année, de moins en moins de mots, et le champ de la conscience de plus en plus restreint. Il n'y a plus, dès maintenant, c'est certain, d'excuse ou de raison au crime à la pensée. C'est simplement une question de discipline personnelle, de maîtrise de soi-même. Mais même cette discipline sera inutile en fin de compte. La Révolution sera complète quand le langage sera parfait. Le novlangue est l'angsoc et l'angsoc est le novlangue, ajouta-t-il avec une sorte de satisfaction mystique. Vous est-il jamais arrivé de penser, Winston, qu'en l'année 2050, au plus tard, il n'y aura pas un seul être humain vivant capable de comprendre une conversation comme celle que nous tenons maintenant?"








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